Le Livre des Livres de Stephen King

« Lorsque les plus grands noms des littératures de l’imaginaire redeviennent des lecteurs désireux de rendre hommage à leur écrivain préféré, cela donne Le Livre des livres de Stephen King. Sean Williams, F. Paul Wilson, Ann Griffen, Douglas Winter, Diana Price, Garrett Peck, Edo van Belkom, Xavier Mauméjean, Mort Castle, Thomas F. Monteleone, Jean-Pierre Andrevon, Robert Devereaux, Patrick Marcel, Laurent Bourdier, Jess Kaan, Benoît Domis, Richard Nolane, Gisèle Foucher, Jean-Daniel Brèque, Stanley Wiater, John Weagly, Stephen Dedman, Bev Vincent, Stephen Jones, Shade Rupe, Mark Morris, Daniel Conrad, Michael Marshall Smith, Claude Mamier, Ian Watson, P.D. Cacek, Hugues Morin, Stephen Spignesi, Tim Lebbon, Nicholas Royle, Léa Sihlol, Brian Stableford, Claude Ecken, Emmanuelle Maia, Edward Bryant, Joel Lane, Lionel Davoust, Richard Gavin, Michael R. Collings, David B. Silva, Scott Nicholson, Guy Astic, Yannick Bourg, Roberta Lannes, Ken Rand, Steve Rasnic Tem, Kim Newman, Peter Crowther, Roland Ernould, Richard Harland, Ugo Bellagamba, Laurent Bourdier, Poppy Brite, Jack Ketchum….

passent en revue l’intégralité des romans, recueils et meilleures novellas du Maître de Bangor. Exprimant leur admiration, proposant des éclairages personnels et inédits, analysant avec pertinence et profondeur les plus grands textes de King, ils participent à une vaste entreprise de redécouverte des talents du Dickens du XXème siècle. »

C’est quand même classe d’être considérée comme l’un des « plus grands noms des littératures de l’imaginaire »  🙂

Le livre étant malheureusement épuisé, j’ai choisi de vous mettre mes textes en entier. Tous droits réservés 😉
J’ai adoré les écrire (vous l’avez compris, je suis une fan) et j’en frissonne encore.

CUJO

Cujo. Le nom du chien de l’histoire. Cent kilos de chair et de muscles.

Le mot qui signifie ‘dont’ en brésilien. Celui dont. Celui par qui tout arrive.

L’histoire aurait pu être un simple fait divers, s’il n’y avait eu le Monstre. Le pendant de l’histoire. Le croquemitaine qui fait se convulser d’horreur les enfants insomniaques, et que les parents préfèrent ignorer de peur de perdre la raison.

Stephen King, avec son sens de l’horreur si particulier, entaille à grands coups de faux nos certitudes les plus solides, laissant les plaies béantes, décrivant sans faux semblants nos pires cauchemars, ceux-là même que nous n’osons avouer lors des soirées jeux-vérité.

J’ai commencé à lire King avec ‘Carry’. J’ai adoré, je ne me sentais plus seule. Puis j’ai continué avec ‘Christine’, et ‘Ça’. Je n’ai pas pu dormir tranquillement avant plusieurs semaines. ‘Ça’ faisait rejaillir  ma terreur des poupées de porcelaine, avec leurs yeux grands ouverts et vides d’expression, qui attendent le moment propice pour vous sauter dessus. C’était dit, j’étais droguée à King, découvrant qu’une nuit blanche pouvait se passer autrement qu’en allant danser.

Lorsque j’en suis arrivée à ‘Cujo’, je me suis dit : « Le voilà, mon croquemitaine, ce loup qui hurlait à la mort presque chaque nuit de mon enfance et me lâchait, épuisée de terreur, au petit matin. Ce loup qui parfois se cachait sous mon lit et m’empêchait d’en descendre avant que ma mère vienne me chercher. Il est revenu. »

De lire Cujo eut un effet libérateur sur moi, comme un catharsis. J’étais dépossédée si je me forçais à regarder. Ce que j’ai fait et n’ai cessé de faire depuis.

Dès les premières pages le décor est planté, la fameuse ville de Castle Rock sera à nouveau l’épicentre de la tragédie, les derniers morts ont déjà été comptabilisés. L’assassin était un fou, il s’est donné la mort ; mais le mal règne toujours et avec Cujo, il s’apprête à faire une nouvelle apparition.

Les enfants ici encore sont les détenteurs de la vérité farouchement niée par les adultes, qui ne peuvent consentir à rouvrir la brèche car qui, sinon, protègerait leurs enfants de cette folie qu’ils ont eu tant de mal à repousser ? King s’en moque, la vérité est là même si le choix est de fermer les yeux, et l’enfant de Cujo a les siens grands ouverts.

C’était une lézarde dans un monde presque parfait où Tad grandissait heureux et serein. Une sorte de prescience, de celles qui assaillent certains êtres sensibles au moindre changement d’atmosphère et à la feuille de l’arbre qui soudain, change de direction, sans que le vent ait exercé la moindre influence.

Un chien, quelque part loin de chez lui, un brave chien gai et débonnaire, se fait mordre par une chauve-souris enragée. Sa vie va changer. Et la vie de beaucoup d’autres personnes.

Un concours de circonstances, des faits qui vont s’enchaîner les uns après les autres, provoqueront la boule de neige de l’effet papillon. Il aura fallu que Vic, le père de Tad, parte à Boston pour sauver son entreprise d’un scandale, qui aurait pu être évité si seulement quelques personnes y avaient prêté un peu plus d’attention.

Il aura fallu qu’il oublie de téléphoner à Joe Camber pour lui demander de réparer la voiture de sa femme.

Il aura fallu que Joe Camber décide dans la même journée d’aller passer du bon temps dans cette même ville de Boston, avec l’argent qu’avait gagné sa femme à la loterie, sans vouloir rendre de comptes à personne.

Ça, et une multitude de coïncidences malheureuses qui cerneront petit à petit les protagonistes de l’histoire, rapprochant à chaque minute les pointes hérissées du piège pour ne laisser au bout du compte qu’une seule alternative : survivre ou succomber.

Stephen King entre dans la peau de chacun de ses personnages à la façon d’un médium traversé par les différentes entités de l’histoire, impuissant à maîtriser les pulsions destructrices qui agitent sa plume. Il arrive même à nous faire penser chien. Voudrions-nous arrêter l’histoire que nous ne pourrions stopper l’ascension terrible de la Bête, et King ne ménage aucunement son lecteur : la vérité ne souffre pas le compromis. Si ‘Ça’ finit par être terrassé, les fans de King savent qu’Il dort toujours, et qu’Il finira par se réveiller, de préférence à Castle Rock.

Stephen King sait utiliser les faiblesses de l’homme, sa propension à ne considérer au mieux que le futur proche sans penser plus avant aux conséquences de ses actes, pour ériger un théâtre d’horreurs sans nom où la Mort vient immanquablement chercher son tribut. Dans ses livres, les justifications rationnelles perdent peu à peu leur consistance pour ne laisser la place qu’à une implacable réalité. King, avec son art de la dissection, reste mon maître à écrire ; je rêve ne serait-ce que de l’égaler.

Les tragédies de l’univers de King ont au moins ce côté rassurant qu’elles interviennent toujours dans le Maine ; le mal est donc circonscrit et nous savons donc quel endroit éviter pour nos prochaines vacances.

***

Ça

–  Tu veux ton bateau, Georgie ?
–  Oui, bien sûr, je le veux.
–  Voilà qui est très bien dit ! Que penserais-tu d’un ballon ?
–  … je ne dois pas prendre les choses que me donnent des étrangers. C’est ce que Papa m’a dit.
–  Ton papa a parfaitement raison. Parfaitement raison. C’est pourquoi je vais me présenter, Georgie. Je m’appelle Mr. Bob Gray, aussi connu sous le nom de Grippe-Sou le Clown cabriolant. Grippe-Sou, je te présente George Denbrough. George, je te présente Grippe-Sou. Eh bien, voilà, nous ne sommes plus des étrangers l’un pour l’autre. Pas vrai ?

Qui ne sentirait le malaise grandissant hérisser ses poils en lisant ces phrases ? Qui ne sentirait la peur sourde nouer son ventre, comme à l’approche d’une terrible nouvelle qui déjà, a pris forme dans sa tête ? Qui ne serait pris de vertige en réalisant que ces quelques mots, égrenés sur le ton le plus badin, cachent l’implacable cauchemar de tous les parents dès lors que leur enfant est en âge de sortir dans la rue ?

La Bête immonde est venue chercher sa nourriture à Derry pendant l’été 58.

Bill « Le Bègue » cette terrible année perdra son frère, son petit frère Georgie à peine âgé de 6 ans, qui innocemment avait parlé au curieux clown dans le trou du caniveau, celui qui – il avait dû se tromper – avait des yeux étrangement jaunes.

La ville de Derry, dans le Maine, et le terrain des Friches-Mortes seront le théâtre des horreurs qui poursuivront jusqu’à l’âge adulte la « bande des ratés » : Bill Denbrough, Stanley Uris, Richie Tozier dit « La Grande Gueule », Mike Hanlon, Berveley Marsh, Ben Hanscom « Meule de foin », et Eddie Kaspbrak l’asthmatique. Ils avaient créé un club, celui des perdants, celui que peuvent former certains enfants en marge des autres, bousculés, parfois martyrisés, incompris du monde adulte et proches de cette fissure qui sépare le monde de la raison de l’autre, quel que soit le nom qu’on veuille lui donner.

A l’instar de Freddy Kruger, des Griffes de la Nuit, ‘Ça’ les prendra en chasse, lui et sa bande de copains dégénérés, dans les tourments de leur pré-adolescence, avec cette horreur qu’eux seuls peuvent voir et entendre, ou plutôt qu’eux seuls auront le courage de regarder.

Bill et ses amis d’infortune devront l’affronter ensemble, sans l’aide des adultes raisonnables, avec ce sérieux propre aux enfants qui grandissent d’un seul coup et dont on aimerait pouvoir effacer le regard dur de l’insouciance volée.

Ils auront tous dès lors fait une promesse, liée par le sang, celle de revenir à Derry si jamais ‘Ça’ revenait. Et ‘Ça’ est revenu. 27 ans plus tard. Ils vont devoir arrêter le monstre dans son nouveau carnage, cette fois-ci pour de bon l’espèrent-ils.

Y arriveront-ils maintenant qu’ils sont si adultes, maintenant que leur mémoire a dressé un mur épais de 10 pouces devant les drames de cet été torride, il y a déjà si longtemps de cela ? Ils avaient voulu oublier, malgré les séquelles, malgré leur vie pas si bien réussie que ça, et tout surgissait à nouveau, les révélant aussi vulnérables qu’à 10, 11 ans, lorsqu’ils avaient fait la connaissance de Ça pour la première fois. Vulnérables, mais déterminés à en finir, afin de pouvoir réussir à dormir sans aide, pour quelques années précieuses volées à la Bête.

Ils vont se retrouver (pas tous), recoller les morceaux d’une histoire encore floue et tenter de rejouer ce qui a failli leur coûter la vie (s’il n’y avait que ça !) il y a un quart de siècle, lorsqu’ils tentaient simplement de grandir comme ils le pouvaient, dans cette petite ville si « tranquille » et sans joie. Mais ‘Ça’ se charge de leur rafraîchir la mémoire à grands coups de pied dans leurs briques.

‘Ça’, c’est ‘Cujo’ en pire. Parce qu’il n’est plus question d’un chien enragé (mordu par qui ?) choisissant ses victimes (presque) au hasard, mais de ‘Ça’, qui s’attaque exclusivement aux enfants – plus fermes et plus juteux – et aux adultes qui n’ont pas entièrement grandi. Il ne fait aucune discrimination : innocent ou brute stupide, la chair est la même en bas, là où ils flottent tous.

Pour ce roman en trois tomes, Stephen King a choisi de nous projeter dans son monde via des allers et retours incessants entre le passé et le présent, sous la forme d’un récit remémoratif de la bande des sept, à nouveau réunie. Le style de King déjà si particulier est pimenté ici d’une particularité propre à l’histoire : celle de terminer les phrases du présent dans le passé, nous aspirant malgré nous dans la mémoire angoissée des héros/victimes. Les temps s’entremêlent tout au long des trois volets, ancrant toujours plus profondément le trouble obscur que rien n’est terminé, que le passé est toujours là, prêt à arracher les chairs et à dévorer avidement leur propriétaire.

King, en flirtant si intimement avec la folie, nous fait partager en même temps la conviction qui semble être la sienne, que devant n’importe quel danger aussi immense et aussi loin de la réalité soit-il, l’homme (l’enfant ?), par une force incroyable, arrive à reposer le pied sur le fil au bon moment, juste avant que la démence n’ait happé son esprit à jamais.

Ce qui pour moi est l’essence même de l’envoûtement que je rencontre lorsque je lis King (et dont il use dans la majorité de ses livres) sont les apartés qu’il emprunte aux pensées des protagonistes, de celles qui vous font dérailler parce que sorties tout droit d’un Alice au pays des Merveilles, ou de l’esprit décomposé d’un tueur en série. Ces réponses à la folie, émiettées sur le parcours, nous plongent dans le puits profond du subconscient des acteurs et leurs angoisses font écho aux nôtres, réveillant en sursaut des souvenirs qu’on préfèrerait oublier.

Quel que soit l’endroit où l’on reprend la lecture du livre, l’histoire nous happe et nous perdons le sens des réalités. Nous sommes là-bas, dans le terrain des Friches-Mortes, avec le soleil qui tape sur nos têtes et l’odeur de la poussière et des buissons secs, mêlée à une autre, plus insidieuse, de celle qu’on aimerait ne jamais sentir. Le monde alentours disparaît pour ne laisser la place qu’à un rire glacial et amusé, celui du clown grotesque sûr de son triomphe, malgré l’acharnement à le faire taire. La Bête prend toutes les formes. Je le sais, j’en ai vu quelques-unes, qui à chaque fois m’ont glacé le sang.

Parfois encore, quand je ferme les yeux, l’image de Grippe-Sou s’impose à moi, et je me dis qu’il y a des histoires qui ne sont pas pour les enfants. Petite, je me faisais la réflexion qu’un clown pouvait pleurer et pourtant afficher un grand sourire, et qu’on ne savait pas bien lequel croire. Les masques m’ont toujours généré le même malaise : leurs traits figés peuvent cacher n’importe quoi.

Un conseil : ne faites pas comme moi, ne lisez pas ‘Ça’ seul(e) chez vous le soir. La première fois que je l’ai lu, je n’ai pas pu éteindre les lumières avant plusieurs semaines, et le moindre bruit (ou le moindre silence …) prenait les allures fantomatiques de la Bête qui susurrait « Giiisèèèèle ! ».

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Le Livre des Livres de Stephen King

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